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Nouvelle

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Et ce bébé si laid qui braille encore. Le visage cramoisi, une tâche sur le mur monochrome de la salle d’attente. Une mère qui le secoue pour essayer de le faire taire, elle le tient si maladroitement qu’à chaque mouvement qu’il fait elle manque de lui faire éclabousser le sol de son corps si ingrat.
Il a mal, mal d’attendre, mal de faim ou mal tout court. Manon observe les petites pastilles blanches de la Croissance Dirigée qui pointent à la surface de sa peau. Pas plus grosses qu’un doigt.
Tous dans la salle ont adopté le regard en coin, méprisant. La mère est gênée, le braillard, dès qu’il ouvre ses yeux brouillés par les larmes, voit une assemblée de personnes froides et haineuses qui le regardent fixement.
Et il hurle d’autant plus fort.
Le voisin de Manon, grand et mince, pousse un soupir d’agacement, un instant l’attention se porte sur lui, il balaye son public d’un regard désolé et le replonge dans le magazine qu’il a pris en entrant dans la salle.
Cela fait bien vingt minutes que Manon lit par-dessus son épaule les inepties journalistiques de la presse people. Le lecteur s’attarde bien souvent plus longtemps sur les publicités de grandes marques que sur les articles. Et depuis cinq minutes, il détaille Kris Van Lymen, nu en noir et blanc, cadré juste au-dessus de l’indécence, qui tient une bouteille de parfum bleu azur dans les mains. Il est fin, les muscles discrets qui se devinent sous la fine peau de son torse viennent souligner les bosses saillantes des os de la base de son cou, de ses côtes et de ses grandes mains. Son regard intense nous transperce et le nôtre glisse lentement sur son nez sec et ses joues joliment creusées.
Le voisin remarque soudain que Manon partage sa contemplation.
- Tu as vu, il a fait une opération du menton !, dit le voisin en posant son index émacié sur le papier glacé. Il est beaucoup plus beau tu ne trouves pas ?
Manon relève la tête vers le jeune homme qui doit avoir son âge et dont les traits s’accordent avec ceux de Mr Van Lymen, sauf le menton. Elle lui adresse un sourire timide et détourne le regard. Elle déteste Kris Van Lymen. Elle déteste les riches déjà riches avant de l’être qui paient pour êtres beaux et regardés.
Son voisin la fixe quelques secondes, puis se résigne et caresse du regard une dernière fois son modèle avant de tourner la page. Manon aime le bruit des pages qui se tournent. Elle pose son regard sur la table incolore en verre au centre de la pièce où reposent tous les magazines, puis se demande combien d’entre eux pourraient entrer dans la gueule béante du chiard qui, maintenant, se bave dessus. Elle fixe un instant le filet de bave que la mère chasse d’un mouvement la seconde suivante.
Du coin de l’œil elle remarque la nouvelle publicité que son voisin détaille. Toujours du parfum, rouge, mais cette fois, c’est Ina. Comme toujours Ina en noir et blanc, Ina nue et entière, Ina fine et parfaite. Manon adore Ina parce qu’elle vient de nulle part et qu’elle est née avec un corps irréprochable, elle serre le carnet anthracite qu’elle tient dans les mains, son sourire timide sur les lèvres.
Porte ouverte.
L’assemblée sursaute et même l’enfant se tait. Le médecin salue le client qui sort de son cabinet puis lève la tête vers la salle d’attente. Il se rend compte qu’il a brisé leur quiétude assourdissante.
- Manon Métalie ! annonce-t-il.
Au milieu de la foule de déçus, une main se lève lentement.
- Je suis là.
Son regard s’arrête sur la jeune fille mince qui semble à peine se détacher du mur blanc et mat. Timide à en être invisible.
- Hé bien lève-toi, on ne va pas faire le rendez-vous ici !
Cette remarque amuse la salle et fait rougir Manon qui se saisit de ses affaires et se lève. Autant que peut rougir un morceau de plâtre.
Porte fermée.
Manon s’assoit sur le siège en face du bureau du médecin. Ce dernier fait le tour et se place dans son fauteuil en cuir. Il le fait grincer puis claque des doigts pour attirer l’attention de Manon qui regardait la pièce bardée de machines d’analyses et de mesures et de scanneurs et de choses dont elle ignore jusqu’à leur utilité.
- Bon, Manon, comment ça va depuis la dernière fois ?
- Très bien, merci.
- Tu as bien réfléchi à ce qu’on a dit ? Tu es toujours sure de vouloir le faire ? lui demande-t-il en farfouillant dans les papiers qu’elle a posés sur la table.
- Oui.
- Bien, bien. Toujours aussi bavarde à ce que je vois. Il lui sourit, elle pas. Tu me remontres tes références ?
Manon lui tend alors son carnet qu’il attrape sans la moindre délicatesse. Il l’ouvre et le feuillette à une vitesse qui la fait frissonner, elle qui regarde son carnet avec la douceur d’un soupir. Enfin, abrégeant la torture, il s’arrête sur une page qu’il lui met sous le nez.
- Là, pour avoir cette forme des omoplates il va falloir plus de temps que ce que je t’avais dit. J’ai vu avec mon collègue et il va devoir les couper jusqu’ici puis on va faire repousser comme ça. Tu sais comment ça fonctionne ? Bon, on met la pâte qui ressemble à de l'argile, si tu en as déjà fait à l'école, on la solidifie avec une machine et ça donne un os tout neuf, après ton corps reconstruit tout ce dont il a besoin pour faire un os comme il veut.
Il promène ses gros doigts sur les images d’omoplates découpées et collées sur la page du carnet. Toutes ces photos en papier journal ou glacé sont en noir et blanc et proviennent du même corps sous différents angles ; sur certaines, il reste des fragments de texte. Le médecin désigne le milieu de l’os pour la coupe, Manon écarquille les yeux.
- Vous allez enlever tout ça ?
- Oui, mais ne t’inquiète pas, ça ne te coûtera pas plus cher, grand sourire, ce qu’on t’enlève on le réutilise pour le remodelage. Sinon pour le reste du corps ça ne change pas de ce que je t’ai dit la dernière fois. Combien pèses-tu déjà ?
- Quarante-deux kilos.
Pour un mètre soixante-dix.
- Parfait, tu feras environ deux ou trois kilos de moins après.
- Pourquoi ?
- Bah, on enlève un peu d’os ici et là, même si on met de la pâte pour en reconstruire certains, dans l’ensemble on enlève plus qu’on n’ajoute. C’est normal, tu veux être plus fine, autant qu’Ina, et plus petite. Tu as eu de la chance de grandir autant en étant prématurée. Mais ça aurait été mieux de faire la Croissance Dirigée.
Il se lève, fait le tour du bureau et vient se placer à côté d’elle.
- Lève-toi.
Manon s’exécute. Il lui met la main sur la hanche gauche et de son autre main il lui montre des photos collées, il y a des bassins d’Ina sur toute la page, collés les uns à côté des autres sur les deux pages, les os saillants.
- Tu as le bassin plus large, on va enlever tout ça, dit-il en passant sa main sur les courbes de la jeune femme. C’est des hanches qu’on te prend le plus.
Manon s’éloigne dès qu’il ôte sa main, lui retourne s’asseoir, la tête plongée dans le carnet de bouts de corps. Manon est encore debout.
- Qu’est-ce que vous faites de ce qu’il reste ?
- Pourquoi tu veux le récupérer chez toi ? grand sourire, immuable et terrifiant. Tu sais, ça n'a pas a beaucoup de classe, c’est de la poudre ou des morceaux brisés on en jette pas mal parce que c'est inutilisable, ce que l’on ne jette pas on en fait de la pâte, c’est tout.
Elle s’assoit et continue de le regarder.
- Ah, et ça servira pour une prochaine opération, pour perfectionner quelqu’un ou reconstruire un autre, je ne sais pas. En tout cas, c’est entre de bonnes mains.
Arrête de sourire !
Il claque dans ses mains.
- Allez, on va faire le scan corporel. À poil !
Manon pâlit et les murs semblent devenir gris à côté d’elle. Elle se remet debout lentement.
- Qu’est-ce que je garde ?
Il éclate de rire, ce qui la fait frissonner.
- Tes sous-vêtements au plus ! Tu peux en enlever davantage si tu veux, mais ce n’est pas nécessaire.
Elle baisse les yeux pour ne plus voir ses dents blanches immaculées et entreprend de se dévêtir à contrecœur.
- Détends-toi ! Je vais te voir nue dans une semaine, ne sois pas si gênée.
Ses vêtements glissent le long de ses membres minces, le tissu ondule sur les formes osseuses de son corps, la peau épousant parfaitement son squelette, rien n’est en trop. Dès qu’elle a fini, il pose une main au bas de sa colonne vertébrale et la conduit jusque dans une grande machine sombre et glaciale qui se met à ronronner dès qu’il a fermé la porte.
Dans le noir, Manon ferme les yeux et sentirait presque les rayons lui traverser le corps, intrusifs et implacables, ils voient tout ce qu’elle essaie de cacher chaque jour, ses formes qu’elle trouve hideuses, ses os qu’elle déteste. Et peut-être voient-ils son âme. Peut-être le docteur Timien voit-il tout ça dans sa cabine de contrôle. Elle ferme les yeux pour ceux qui la regardent.
Les grésillements s’arrêtent et une sonnerie retentit, comme pour un plat qui serait cuit. Elle pose un pied dehors et marche rapidement vers ses habits qu’elle enfile à toute vitesse.
- Voilà ! Tu peux partir ! N’oublie pas l’argent et ta carte d’identité, et bien, à la semaine prochaine !
Il ferme la porte de sa cabine et lui tend une main, qu’elle serre, puis il va lui ouvrir la porte.
Le bébé se tait.

*

La camionnette électrique chuchote au petit matin dans les rues de la ville. Son murmure étouffe les gémissements des animaux entassés à l’arrière. Le cockpit ridicule barré de l’inscription « Service Municipal » a du mal à contenir sa conductrice qui dépasse des deux côtés.
Le véhicule est minuscule au pied des affiches publicitaires qui cachent le paysage des bâtiments insalubres qui accueillent une grande partie des travailleurs de cette ville. Des corps nus, maigres et osseux, le noir et blanc de la photo marquant les reliefs du squelette imprimé sur du papier tendu de six ou sept mètres de haut. Pas le moindre défaut n'est visible sur cette peau lisse et blanche comme la craie. Le corps, toujours utilisé pour vendre du bonheur inutile en verre ou en un quelconque métal précieux.
Anita a toujours regardé ces corps qui sont si différents du sien comme des œuvres d'art qui ne la touchent pas. Et toutes les personnes qui essaient de leur ressembler sans l'atteindre, elle les frôle avec prudence pour ne pas les briser d'un mauvais geste.
Anita a aussi appris à ignorer le son des griffes qui grattent contre le grillage des cages, à ne plus sentir les odeurs d’urine et à ne plus regarder les animaux errants dans les yeux.
Aujourd’hui encore, la récolte a été bonne. Levée à trois heures et demie, le premier chien à quatre heure seize, le second à trente-deux et les trois chats dans l’heure qui suivait près d’une maison abandonnée où ces pauvres bêtes pullulent comme des rongeurs.
Maintenant, il est six heures onze et sa radio crépite.
- Anita, Jonattan pour Anita, j’ai fini mon tour, je rentre ! J’ai un clebs et un chat. À toi.
Anita baisse les yeux vers l’appareil, se tortille pour glisser sa main droite vers le commutateur qu’elle saisit, relève la tête vers la route toujours plus vide et monte le micro près de sa bouche.
- Anita pour Jonattan, j’ai fini aussi. À tout de suite.
Une géante immobile, blanche dans l'ombre, la regarde passer de ses grands yeux vides.
Un chien aboie.
Elle se gare près de la camionnette de son collègue qui discute avec une brindille, comme elle aime à les appeler. C’est un homme grand et frêle, pas plus épais qu’une feuille de papier, habillé d’un ensemble jaune et d’une cravate vert pomme. Il sourit toujours. Jonattan, dans sa tenue de travail sourit aussi, mais il se force moins que Placo. En effet, le monsieur est aussi blanc que mince.
Anita descend du véhicule et se dirige vers son ami, ses compagnons à quatre pattes gémissant entre les barreaux.
- Bien le bonjour Madame Anita ! Comment vous portez-vous ? lui adresse le guignol dans son costume trop bien coupé.
Il lui tend une main qu’elle enveloppe avec prudence.
- Bien, merci.
- Vous m’envoyez ravi ! La chasse a-t-elle été bonne ?
Ce gars-là mérite un oscar.
- Deux chiens et trois chats.
- Mais c’est parfait tout ça. Vous me montrez ? Je vous suis.
Anita hausse les épaules et lui emboîte le pas. Il range son sourire qui doit lui donner mal à la mâchoire pendant qu’elle lui tourne le dos, et le ressort dès qu’elle lui adresse un coup d’œil avant d’ouvrir les portes arrière de la camionnette.
Violence.
Les chiens mordent les grilles. Les chats crachent.
Antoine recule et laisse son sourire s’échapper.
- Ils m’ont fait peur ! Bon, bon, bon...
Il inspecte les cages dans le bruit.
- On avait dit cent par tête c’est bien ça ? il ouvre son portefeuille et en sort cinq cents balles.
Anita les considère et hésite.
- Ce chien là a un collier, il a dû s’échapper ou il s’est perdu...
- Et alors ? Vous allez chercher le propriétaire et lui rendre ? Allons, vous savez comme moi que vous n’avez pas le temps, pensez à votre fils.
Les billets claquent sous le nez d’Anita.
- Mais, vous pouvez nous dire ce que vous en faites maintenant ?
Les billets disparaissent dans le portefeuille.
Dépit.
- Anita, vous savez que je ne peux pas vous le dire. Je vous en débarrasse, c’est déjà ça. Vous les mettrez dans une cage en attendant que personne ne vienne les chercher, après, ils finissent leurs tristes jours à la SPA, malheureux, seuls. Il y en a trop et personne ne sait qu’en faire et vous le savez. Je les amène quelque part où ils seront plus utiles au bien commun.
- D’accord.
Antoine la regarde avec le sourire et lui tend l’argent comme s’il offrait un cadeau.
- Merci, Anita, vous me rendez service.
Il fait signe à Jonattan de les rejoindre pendant qu’Anita range les billets dans sa banane qu’elle tient autour de la taille.
- Est-ce que vous pouvez les mettre dans ma voiture ? dit-il en pointant une voiture familiale du doigt. Je vais vous préparer le coffre.
Anita prend les cages avec le soin de ne pas regarder les animaux qui gémissent. Elle les jette dans le coffre après Jonattan et le ferme.
Un dernier coup d’œil par la vitre arrière puis elle cligne des yeux comme pour se les laver.
- Je vous ai posé quatre cages toutes neuves ici, à bientôt !
Le guignol démarre, la voiture s’éloigne.
Un chien aboie.

*

- Manon !
Anaïs tambourine le sol de son pas d’éléphant et se jette dans les bras de sa grande sœur qui a à peine le temps de lâcher ses affaires. Elles s’enlacent un moment puis Anaïs repose les pieds sur terre et cède la place à son père qui vient embrasser Manon.
- Bonjour ma fille, tu vas bien ? lui demande François.
Manon lui rend son large sourire qu’elle tient de lui. Il n’est pas beaucoup plus petit qu’elle lorsqu’elle n’a pas ses talons, maintenant elle le dépasse largement. Par-dessus son épaule elle aperçoit sa mère, Lucie, qui maquille les amies et amis d’Anaïs dans le salon lumineux.
- Je vais retourner aider ta mère.
François fait volte-face et s’assoit à côté de Lucie, il reprend le maquillage qu’il avait laissé. C’est à peine si la petite, les yeux encore clos, a remarqué qu’il y avait eu une pause. C’est une souris.
- C’est ma grande sœur !
Toutes les frimousses des enfants se tournent vers Manon qui se sent rougir et qui ne sait pourquoi. Elle se retrouve encerclée par toute une tribu surexcitée qui glousse des présentations désordonnées qu’elle est incapable de retenir. Elle ne saurait se souvenir des noms du lion ou du papillon rouge ni de la souris blanche ou du tigre.
Sa petite sœur lui attrape la main.
- Maman on mange le gâteau ?! T’as vu on t’a attendue !
- Allez vous installer !
Le bonhomme avec une moitié de panda sur le visage que maquillait Lucie saute de sa chaise et court vers la table en hurlant de joie, la nappe bleue est décorée de paillettes et de sculptures en papier coloré. Lucie se lève en souriant et s’approche de Manon qui est restée dans l’entrée à regarder la scène. Elle lui caresse la joue avec tendresse.
- Tu as une petite mine...
Manon écarte son visage, agacée, et embrasse sa mère sur la joue.
- Merci, ça va.
Toutes les deux vont s’asseoir à la table où piaillent une dizaine d’enfants que François est déjà en train de servir.
Une fois à table, Manon observe l’assemblée de gloutons qui se ressemblent tous plus ou moins, heureusement les maquillages aident à les différencier, mais il semblerait presque que tous les garçons soient des frères et les filles, des sœurs. Seule Anaïs dénote avec le troupeau, elle est plus joufflue, plus épaisse, plus grande que les filles aussi, presque plus que les garçons. Manon la trouve rigolote avec ses formes rondes.
- Manon ? Je t’en sers combien ?
- Une petite part merci.
- Il y a de la glace avec.
Le troupeau trépigne d'autant plus, ceux qui n’ont pas déjà tout avalé relèvent la tête et lèchent le chocolat venu salir leurs bouches anguleuses. François saisit le pot de glace et sert copieusement toute la table.
- Vas-y il en reste dans la cuisine, lui dit Lucie.
Lucie n’a pas lâché Manon des yeux, qui mange délicatement son gâteau.
- Il est très bon, maman.
Lucie sourit.
- Merci, mais cette fois-ci c’est ton père qui a tout fait.
- Je suis épatée !
François repose le pot de glace et, fier comme un pape, commence à manger son assiette.

*

- Alors c’est samedi ?
Lucie est debout dans la cuisine, elle se sert un thé. François est assis sur le canapé couleur lin, les pieds sur la table basse et Manon est en face de lui. Les enfants braillent dans le jardin.
- Oui.
- Tu n’es pas trop stressée ?
- Ça va. Je le serai avant d’entrer dans la salle, je pense.
- Comment ça va se passer pour toi ?
Lucie revient dans le salon et s’assoit dans un fauteuil, elle pose son thé sur la table basse. Puis elle y étend ses longues jambes.
- Samedi ils font la coupe, le remodelage dimanche et je reste jusqu’à mercredi pour la pousse et la solidification. Après normalement je sors, je n’ai pas le droit de nager ou de faire du sport pendant deux mois, il faut que j’évite les coups et les activités à risques.
Ses deux parents hochent la tête.
- Et tu vas ressembler à quoi après ? François déglutit en prononçant cette phrase, comme si elle était restée bloquée pendant des mois.
Manon dessine un léger sourire gêné sur ses lèvres.
- Le visage ne change pas, je vais juste être plus fine, et un peu plus petite.
- Plus petite ?
- Oui, plus petite...
- Comment c’est possible ?
Lucie devance Manon dans la réponse, elle accompagne son explication de gestes.
- Tu vois le tibia-péroné ? Ils découpent un bout de la taille qu’ils veulent, après ils mettent leur pâte magique et ça se recolle.
- Maman ! Tu avais promis de ne pas te renseigner !
- Comment voulais-tu que je tienne cette promesse ! Ma fille va se faire découper dans tous les sens et je devrais rester tranquille ?
- Toi aussi tu l’as fait alors arrête !
- J’ai pris un camion Manon ! Quand est-ce que ça va rentrer dans ton crâne ? Il m’a réduite en bouillie, je ne ressemblais plus à rien. J’ai été très heureuse que la SCC propose de la reconstruction osseuse, j’ai retrouvé mon visage, je ne m’aimais plus. C’est complètement différent.
Un horrible rictus déforme les maigres traits de Manon.
- Tu ne comprendras jamais que je ne m’aime pas et que ce corps est hideux, ce n’est pas le mien !
Lucie se lève et domine toute la pièce de sa grande taille. Elle semble souffrir à chaque parole.
- Tu as vingt ans Manon ! Tu es influencée par toutes ces images de squelettes dans les pubs.
- Tu ne vois pas comment mes amis me regardent, je suis grossière et disgracieuse !
- Ils ont tous subi la croissance dirigée et se ressemblent tous ! Ils n’ont aucune particularité et tu es unique. Tu voudrais gâcher ça ? Quand tu regardes les photos de classe d’Anaïs on dirait des clones tout droit sortis de camps de concentration !
- Du coup Anaïs fait tache ! Elle va être malheureuse...
Lucie ne peut plus se contenir.
- Elle est trop jeune pour s’en rendre compte et je t’interdis de lui en parler ! Je me battrai toute ma vie pour qu’elle reste telle qu’elle est ! Et que jamais elle ne fasse l’erreur que tu es en train de commettre !
De cet univers de colère si soudainement apparu, les murs même en sont noircis.
- Regarde-toi ! Tu n’as que la peau sur les os !
Lucie repart dans la cuisine et se prépare un nouveau thé. Manon est au bord des larmes et François la regarde avec les joues humides lui aussi.
- Depuis combien de temps économises-tu pour l’opération ? lui demande-t-il.
- Cinq ans.
Il suffoque et détourne le regard, deux mots en un coup de poing dans le ventre. Cinq ans qu’il la voit souffrir sans s’en rendre compte.
Une voix froide résonne dans la cuisine.
- C'est malheureux que tu sois de la génération où la CD s'est imposée comme une norme. On a voulu te protéger de tout ça... On est nés sans et on a vu les codes changer, glisser vers la beauté d'un corps presque mort.
Les larmes coulent sur les joues de Manon.
- Tu es un squelette, et tu as beau utiliser les mots qui parlent de finesse et d'élégance comme ceux qu'ils vous mettent ça dans le crâne, tu es un corps famélique dans le carnaval des fantômes.
Manon se lève et saisit ses affaires, fonce vers Anaïs en écartant les enfants avec violence, elle l’embrasse, lui donne son cadeau et lui souhaite un bon anniversaire. Puis elle sort, le visage ruisselant de larmes.

*

Le téléphone sonne.
Il décroche.
- Bonjour Antoine. Vous allez bien ? Pouvez-vous passer me voir ? Merci.
L’autre raccroche.

*

Antoine frappe à la porte de verre portant l’inscription :
Étienne Gibert – Directeur de l’approvisionnement – SCC
À travers la porte, il peut discerner la forme éclatée et floue de son supérieur qui lève la tête de son ordinateur et qui le ferme.
- Entrez.
Il pousse le battant qui n’émet pas le moindre bruit. Mais Antoine grince à l’intérieur. Il déteste l’autorité quelle qu’elle soit, et Mr Gibert empeste l’autorité, et le pouvoir.
De ses yeux, l’homme derrière son bureau indique la chaise en face de lui. En s’asseyant, Antoine, qui n’a pas quitté son ensemble jaune, mais qui a changé sa cravate pour une autre de couleur pourpre, regarde autour de lui. Il n’aime pas cette cage en verre qui lui rappelle celles qui servent à regarder les bêtes cobayes souffrir ou mourir quand ils sont les sujets d’une expérience.
Le froissement du papier que tient l’homme derrière le bureau le ramène à la réalité.
- J’ai sous les yeux, commence Étienne de la façon la plus agaçante du monde, vos résultats mensuels.
Antoine comprend à cet instant pourquoi le fauteuil sur lequel il est assis colle et a cette drôle d’odeur âcre, depuis quelques secondes, sa sueur se mêle à celle de tous ceux qui se sont assis avant lui.
- C’est plutôt bon, voire tout simplement bon. Comment vont vos parents ?
- Très bien merci.
- C’est courageux ce que vous faites pour eux, vraiment. Ce travail est une aubaine pour vous.
Silence.
- Et je tiens à vous garder dans mon équipe.
Silence.
Antoine le fixe, ses joues maigres se creusent davantage. Son supérieur est plus fin que lui et porte encore de petites cicatrices d’une opération récente à la base de son cou, elles disparaîtront bientôt. Il a dû se faire offrir son remodelage par la boîte, pense Antoine, comme treizième mois.
- Je ne pensais sincèrement pas que vous arriveriez à récupérer les bestioles du service municipal, comment vous êtes-vous débrouillé ?
- Je... Sa gorge se dénoue d’un seul coup et le reste de la phrase reste coincé, il s’éclaircit la gorge. Je me suis renseigné sur tous ceux qui y travaillent et j’ai appuyé là où il le fallait. Tout le monde est honnête, mais tout le monde a besoin d’argent. Il n’y a pas grand-chose entre un oui et un non, c’est souvent une simple question de formulation. La plus dure à convaincre a été la grande godiche, elle aime les animaux, et puis j’ai trouvé dans nos fichiers que son fils avait eu une croissance dirigée qui avait mal tourné, elle a besoin d’argent pour payer les soins.
Étienne fait une moue faussement impressionnée, puis affiche le plus grand sourire de ceux qui n’ont aucune raison de le faire.
- Le conditionnement... le secret de ceux qui réussissent.
Arrête de sourire, s’il te plaît...
- J’ai quelque chose d’intéressant à vous proposer, d’intéressant pour vous. Si vous acceptez, la SCC prendra en charge les soins de vos parents et vous versera un meilleur salaire que celui que vous touchez actuellement.
Antoine soupire discrètement et sa peur s’enfuit par ses narines.
- Vous n’êtes pas sans savoir que l’exploitation des os d’animaux coûte cher, je vous passe les détails, mais leurs os sont assez différents des os humains, la base est bonne, mais de nombreuses modifications sont nécessaires. Notre pâte constructrice doit être assimilable par le corps, il faudrait donc changer de matière première pour réduire ces coûts.
Antoine a déjà deviné, mais se tait.
- C’est un marché test que je vous propose de superviser. Vous le testez pendant deux ans et vous nous rédigez des rapports, pour voir si c’est viable ou non.
Mr Gibert sort des contrats d’un tiroir de son bureau et les pose face à Antoine.
- La SCC propose d’ores et déjà de racheter les ossements des personnes décédées pour en créer de la matière utile, vous aviez certainement deviné qu’il s’agissait d’exploiter de la base humaine. Passons. Le travail consiste à proposer dans les pays moins riches que le nôtre, l’achat de ces os aux familles, mais aussi celui de moelle vivante à qui le désirerait, contre une confortable somme d’argent bien sur. Je ne vous apprends rien en vous disant que les os sont des tissus vivants et que morts ils sont de moins bonne qualité.
Antoine déglutit alors qu’il réfléchit à tout ce que cela implique et impose. Il ouvre la bouche pour la seconde fois, cette fois-ci, elle colle.
- Mais... qu’est-ce qu’il est possible de prélever ?
L’autre pose ses deux mains sur le bureau pour supporter ce qu’il a à dire.
- Tout le monde n’a pas besoin de toutes ses côtes par exemple, c’est prouvé, ni de toute l’épaisseur d’un fémur. Vous savez, là-bas cela fonctionne surtout à travers la famille, et souvent l’un des membres se sacrifie pour le reste. Vous serez surpris de ce combien les hommes peuvent penser aux autres au détriment d’eux-mêmes.
Encore ce sourire.
- Voici les contrats, vous en êtes ? C’est vraiment une chance à ne pas laisser passer, à mon avis.
Il lui tend la main pour lui serrer, ou lui forcer.
Antoine ferme les yeux, les ouvre et signe. C’est vrai que c’est une chance.
Pendant que le stylo glisse sur la feuille, il se rappelle qu'un jour, quelqu'un dont il ne se souvient plus lui a dit que bientôt, nous pourrons élever des humains pour en consommer la matière première qu'ils produisent naturellement.
Mais, ces gens se révolteront, lui avait-il rétorqué.
Pas si nous les dressons à grandir pour mourir, que ce soit pour eux une chance et un honneur.
Il repose le stylo.
Il faudra bien cacher les cages.

*

Manon s’était déshabillée avec honte pour la dernière fois, dans quelques jours elle se lèvera en aimant son corps et n’ayant plus peur de l’apercevoir dans un reflet.
Maintenant elle est prête, allongée dans la tenue verdâtre des malades qui rend grossière la plus belle des silhouettes. Peut-être sont-ce les médicaments qui lui font voir le monde meilleur qu’il n’est.
Une infirmière.
- Mademoiselle, quelqu’un est venu vous voir.
Elle tourne la tête vers cette femme maigre, montée sur de longues cannes fines.
- Qui est-ce ?
- Votre père, je crois.
François entre, un bouquet à la main, de jolis lys violets qui tâchent cet univers blanc. Il s’approche de sa fille et l’embrasse sur le front. Puis, les fleurs semblent l’encombrer alors il parle.
- Ta mère m’a dit que ça se faisait d’apporter des fleurs à la clinique.
Manon rayonne de voir son petit père qui se tient maladroitement à côté d’elle. Il s’amuse de la voir sourire si bêtement.
- Tu es assommée.
- Elle n’a pas voulu venir ?
- Elle n’a pas osé. Elle pense que tu fais l’erreur de ta vie et qu’elle n’aurait pas tenu le coup. Elle se sent coupable...
Il déglutit.
- Et moi aussi.
- Comment ça ?
- On avait vu que tu étais mal dans ta peau et on savait que tu en souffrais beaucoup, du regard de tes amis sur ton corps qu’ils jugent disgracieux à côté des leurs, ou que tu juges, bref, peu importe. Tu ne mangeais pas ou tu te faisais vomir, pour des parents qui veulent que leur enfant soit épanoui, lorsque tu nous as dit pour l’opération, on est tombés des nues. Tu vois, comme un échec, et on s’est détestés.
- Je serai encore plus belle.
Froid.
- Non, tu seras plus maigre que tu ne l’es déjà.
Il la regarde avec tendresse.
- Tu ne trouves pas que ta mère soit belle ?
- Si, mais son corps n’est pas parfait, trop grand...
- C’est justement ça...
Il lui passe la main dans les cheveux.
- Si tu vas mieux après c’est l’essentiel.
- Mademoiselle ? On va y aller.
François s’écarte et pose un dernier baiser sur la main de la fille. L’infirmière sourit au père qui ne la voit pas et elle emporte Manon, le baiser toujours dans la paume de la main. En traversant le couloir, elle lit une affiche de publicité, un enfant maigre et souriant regarde les passants.
Pourquoi la nature fait-elle l’Homme si grossier à la naissance ? Il était temps de pouvoir y remédier.
Pour votre enfant, choisissez la Croissance Dirigée !
La Société de Construction Corporelle, pour votre bonheur.
L’image devient floue, les médicaments agissent toujours davantage. Elle regarde les formes défiler tandis que l’infirmière lui adresse des mots rassurants qu’elle ne saisit pas, perdus dans le vacarme tranquille du couloir.
Les portes battantes s’ouvrent et elle devine le sourire du médecin qu’elle déteste tant derrière son masque. Tous ces yeux qui la verront de l’intérieur, rivés sur elle. Sous un drap abstrait, elle devine les outils.
Une silhouette débranche sa perfusion et injecte le sommeil dans le tuyau. Elle sent le liquide pénétrer sa veine, il est brûlant à l’intérieur, elle le sent monter jusqu’à son cœur.
Explosion, le monde s’assombrit.
Dans toutes ces lueurs qu’elle ne reconnaît pas, elle se dit que peut-être, peut-être, elle aurait dû regarder un instant les choses en face.
Explosion.